Ubeek

Ubeek

« Alors la Chine, c’était comment ? C’était vraiment le futur ton machin au final ?»

Ces mots moqueurs me tirèrent d’un coup de ma rêverie. J’étais assis avec John, un ami, autour d’un thé, place du Commerce.

Ubeek, « le futur du tourisme », comme on l’appelait, était une toute nouvelle façon de voyager. Suite à l’interdiction des vols internationaux, trop coûteux en carbone, on avait comme coupé les ailes d’un milliard de touristes. Mais une entreprise avait sauté sur l’occasion. Le principe ? Pendant une semaine quelqu’un à l’autre bout de la planète vous fait visiter son pays, le tout retransmis dans votre casque de réalité virtuelle. Puis, la semaine suivante, inversion des rôles.

Le « tourisme Ubeek » était né. Passionné par la Chine, j’avais sauté sur l’occasion.

L’inscription avait été d’une simplicité : quelques forums, quelques frais, quelques clics. YuanLong, un trentenaire dans les vallées de Zhangjiajie, m’avait accueilli avec joie.

Comme convenu, il m’avait tout fait visiter. Tôt le matin, je m’asseyais en tailleur, fermais les yeux et, parti au loin, gravissais les monts escarpés, admirant les falaises brumeuses environnantes, lové dans mon salon. Il me décrivait l’incroyable spiritualité qui émanait des lieux et m’expliquait comment la vallée lui avait sauvé la vie, lui qui travaillait dans le smog et le stress permanent de Pékin. Là s’étendait une richesse naturelle infinie. Je passai ainsi la semaine à suivre comme dans un rêve mon guide, ne soupirant que quand il fallait éteindre le flux vidéo.

A mon tour ensuite de cavaler dans la campagne ! Caméra vissée au front, je voulais à tout prix l’impressionner à mon tour et lui faire voir les plus belles étendues qui berçaient la Loire. Mais celui-ci se montra étrangement très silencieux, muet depuis l’autre bout de la planète. Je m’efforçais pourtant de lui faire voir alors les plus belles balades, celles qui faisaient l’unanimité sur internet, courant dans tous les sens pour le satisfaire…

La semaine passa sous ce silence décevant. Aussi quelle ne fut pas ma surprise quand, au moment d’évaluer notre expérience, YuanLong me couvrit d’éloge, disant avoir vécu un moment inoubliable en ma compagnie. Pourtant, demeurait au fond de moi un mal-être étrange, inexplicable, comme si quelque chose manquait, alors que nous nous étions visiblement surpassés l’un pour l’autre. J’en fis part à John, qui réfléchit avant de lancer :

-A mon avis, le voyage est incompatible avec le virtuel car voyager c’est… affronter l’inconnu si tu veux. Le problème c’est qu’en Chine tu n’as fait que suivre ton guide, mais au moindre imprévu il t’aurait suffi d’enlever le casque pour tout annuler, pareil ici où tu suivais les itinéraires conseillés… Tu n’as pas voyagé, tu t’es promené.

-D’accord, et comment tu t’y prends toi alors pour voyager aujourd’hui ? demandai-je, agacé.

Il haussa les épaules en souriant, régla l’addition et partit sans un mot.

L’étourdi avait oublié un livre sur un coin de la table.