L’inconnu
De bon matin, un homme contemplait le ciel grisonnant, en marchant sur les trottoirs.
« Qui suis-je au milieu de toute cette immensité ? » pensait-il distraitement. « Je suis… »
Soudain le doute le saisit, alors qu’il ne trouvait pas la réponse.
Aussi simple qu’était la question, il n’arrivait pas à y répondre. Un frisson d’angoisse le saisit par l’échine. Que se passait-il ? Pourquoi n’arrivait-il pas à se souvenir d’une chose aussi simple ? Pourquoi n’arrivait-il pas à se souvenir de son propre nom ? Il prit quelque secondes, hébété. Un coup de chaud ? Il fixa le soleil, à peine levé… La fatigue ?
« Où suis-je ? » Il fut soulagé d’au moins pouvoir répondre à cette question, en reconnaissant les ruelles étroites, couleur ocre, du vieux Lyon. Il n’était pas tout à fait perdu et se décida donc à chercher un endroit tranquille, un café, pour s’asseoir et reprendre ses esprits. Il emprunta une ruelle, dont se dégageait pour lui un étrange sentiment de familiarité, qui l’apaisait étrangement. Que lui était-il arrivé pour en arriver là ? Il n’en avait aucune idée, et préféra se focaliser sur sa marche pour chasser son inquiétude grandissante.
Alors qu’il commençait à approcher des allées commerçantes et que le vent glacé du matin lui fouettait le visage, une clameur lointaine attira son attention. Il tourna la tête et avisa un attroupement, à l’autre extrémité de la rue qu’il traversait. Des passants en tout genre s’étaient rassemblés et faisaient grand bruit, sans que l’on puisse comprendre pourquoi. Intrigué, il fit quelques pas en leur direction et remarqua que les individus en question se suivaient les uns les autres vers une direction inconnue, brandissant pour certains des pancartes en cartons dont il ne distinguait pas les slogans de cette distance. Pourquoi défilaient-ils ainsi ? Il haussa les épaules et se rapprocha d’autant plus, soucieux d’en savoir plus. Il découvrit qu’il s’agissait alors bien plus que d’un simple groupe, les manifestants s’attroupaient par centaines, se frayant avec peine un passage entre les murs rapprochés, se bousculant presque. Comme un raz de marré enfermé entre deux rochers de béton. Les chants… était-ce son audition ? Il ne parvenait pas à comprendre les paroles tant de monde les scandaient à la fois. Il se décida à pousser la curiosité plus loin encore et suivit, parallèle, les protestataires, peut-il arriverait-il à en aborder un pour savoir ce qui les animaient ? Il les suivit donc au pas de course, courant presque pour suivre le rythme effréné de la manifestation. Que se passait-il donc pour qu’ils aillent aussi vite ? Il finit par ralentir, quelques mètres plus loin, essoufflé. A quoi bon s’acharner à les suivre au fond ? Il allait tourner les talons et renoncer à savoir ce qui animait tout ces gens quand soudain il aperçut une jeune femme, en plein milieu de la manifestation, qui s’était arrêtée et lui souriait au loin.
Ils échangèrent un regard pendant une courte seconde. Il avait presque peur qu’elle se fasse écraser, à rester ainsi au milieu des flots de gens en mouvement, mais elle se tenait toujours là, l’attendant. Il hésita un instant qui lui sembla durer une éternité, devant l’afflux monstrueux, ayant vaguement en tête cette image de la sirène tentant Ulysse de se jeter à la mer… Puis il s’élança.
Il rejoignit l’inconnue dans la foule. La vingtaine, étudiante, elle l’accueillit avec des mots qu’il ne put entendre, sous les chants qui les encerclaient. A peine tenta-t-il de brailler un « Qu’est-ce qu’il se passe ? », qu’elle lui fit signe qu’elle ne l’entendait pas non plus. Il s’époumona une ou deux fois, en vain, puis ils se mirent tout deux en marche, suivant les autres. Les choses s’accéléraient, les chants éteint devenu plus frénétiques, plus agressifs. La marche était aussi plus abrupte, s’arrêtant parfois brutalement, pour reprendre aussitôt. Il n’avait aucune idée de ce qui se passait, mais se sentait de plus en plus grisé par une nouvelle ardeur, suivant avec entrain désormais. La vitesse du cortège n’était plus un problème : il se sentait comme happé par l’impulsion immense, par le pas énergique, se surprenant lui-même à reprendre les chants, sans même les comprendre. Il croisa à se côtés des gens de : retraités, étudiant, ouvriers… quelques phénomènes, comme un homme au masque d’Anonymous, coiffé d’un bonnet rouge et revêtant fièrement un gilet jaune… Il se surprit à doubler quelques personnes aux côtés de sa nouvelle amie, prenant les devants. « Je ne sais ni qui je suis, ni qui lis sont, mais quelle énergie ! » pensait-il joyeusement.
Ils arrivèrent alors dans une immense place, et comme un jet sorti de nulle part, l’inondèrent de monde, s’appropriant les lieux. Il criait, vociférait, avec une ardeur dont il ne se serait jamais cru capable. Mais bon… Que savait-il de lui-même au fond ? Son doute s’était évaporé, peu importe qui il était, il n’y avait qu’elle, la foule. Chaque mouvement, chaque geste en synchronisation avec les autres le remplissait d’extase. Il avait perdu de vue sa nouvelle amie, mais peu importe, il irradiait de l’intérieur, brûlant d’une joie qui le soulevait. Il levait les bras, se secouait au milieu des autres, électrisé par l’unisson de la manifestation.
Soudainement, la foule s’arrêta et les acclamations se muèrent en rugissements. Une centaine de policiers, encagoulés, derrière leurs boucliers, matraques aux poings, leur interdisaient d’aller plus loin. La retombée d’adrénaline le figea net. Comment osaient-ils les arrêter ? Ils n’avaient rien fait de mal ! Alors, sous une impulsion soudaine, il s’élança aux côtés des autres, en tête de foule, prêt à en découdre. Des coups de feu retentirent, la fumée âcre des fumigènes s’élevant et lui brûlant la gorge, mais il continuait d’avancer sans frémir. Ils arrivèrent à quelques dizaines de mètres des policiers quand l’un deux leva le canon de son arme vers lui. Il s’arrêta et fixa l’agent. Tous deux se dévisagèrent lentement pendant l’espace d’une seconde, leurs regards se croisant, il n’eût le temps de dire mot qu’une déflagration retentit du poing de l’agent.
Il eût juste le temps de sentir quelque chose cogner brutalement son front, irradiant tout son crâne d’un seul coup, le projetant en arrière, sur le pavé.
***
« Et vous le connaissiez le monsieur ?
– Non, non… Je l’ai juste vu en dehors de la manif, il avait l’air un peu perdu… et il me faisait penser à mon grand-père… On a marché un peu ensemble… Je pense qu’il devait être là comme nous tous… pour protester contre la suppression des aides pour les jeunes et les retraités… Y a plein de gens qui étaient là, surtout pour les personnes atteintes d’Alzheimer, qu’on ne prend plus en charge… Mon dieu c’est horrible. »
