L’Esméralda

L’Esméralda

Auguste était à Paris.

De son balcon le peintre admirait la capitale tant vantée, éclairée par la naissance du jour, souriant. Il frottait pensivement sa barbe finement rasée, préparé avec soin pour sa première vraie apparition en public. Ses yeux gris pâle parcourant les paysages de la ville, reflétaient son bonheur et sa fierté de pouvoir dans quelques heures à peine, montrer et faire découvrir au public ses toiles peintes à l’huile, qui patientaient dans son atelier depuis des mois déjà. Enfin il allait se faire connaître à Paris pour sa peinture, à l’honneur ce soir même. Il se sentait impatient, trépidant de pouvoir ouvrir l’exposition, tel un enfant qui attend le soir de Noël.

Il recoiffa sa chevelure brune, en bataille, et rajusta son costume, en repensant à la soirée où il avait reçu la lettre du conservateur, le conviant à venir exposer ses peintures dans sa galerie, à montrer son art aux yeux du monde, sa vie. Il avait tout de suite sauté sur l’occasion, sans vérifier comment était le musée, il avait répondu au gérant par une lettre débordant de gratitude.

Ainsi allait commencer sa carrière dans les arts, dans la capitale, il allait enfin pouvoir se faire repérer par le public parisien, que l’on disait fort connaisseur dans le domaine. Il repensa à ses parents, simples couturiers, qui n’avaient pas pu beaucoup l’aider dans son début de vie, mais qui lui avaient fait confiance. Il était fier d’avoir réussi, d’avoir eu le droit d’entrer à l’école des beaux-arts de Paris et d’être enfin arrivé jusqu’ici.

Le temps passant, il était déjà l’heure de prendre le petit déjeuner, il descendit dans la rue.

Il observa la ville, déjà fourmillant de bruits de toutes sortes, de gens qui se hâtaient d’aller prendre un rapide déjeuner pour ensuite commencer leur journée longue et difficile dans la fumée des cheminées de Paris. Le jeune homme d’une vingtaine d’années décida de s’arrêter dans un petit café, au coin de la rue. Il commanda un café noir en contemplant avec une certaine passion le paysage noir, fumant et bruyant qu’était devenu Paris, en ce XIXème siècle. Il attendit, seul à la terrasse, fixant l’immensité de la capitale où il vivait depuis ses trois printemps.

Ainsi le jeune peintre passa sa matinée, lisant d’un oeil distrait le journal, griffonnant quelques croquis des personnes qui passaient d’un pas rapide dans la rue, avec l’étrange sentiment propre à l’impatience, que le temps s’étirait pour faire passer ses heures comme des journées entières. Il avait hâte de voir le soleil se coucher et de rejoindre le musée, où il avait déposé hier après-midi, ses toiles avec le désarroi, de n’avoir pas encore atteint ce qu’il voulait dans sa peinture, de ne pas avoir terminé son oeuvre, une impression qui le saisissait à chaque fois qu’il terminait une toile, de ne pas avoir atteint la perfection.

La journée passait lentement, trop lentement. Il n’en pouvait plus d’attendre, d’un coup, il se leva, régla l’addition et fila au musée, qui se trouvait dans le centre de la ville.

Il se fraya un chemin entre les passants, bousculant ceux qui se mettaient en travers de sa route, il n’en pouvait plus, il fallait qu’il voie le conservateur pour lui demander d’avancer l’exposition.

Il pénétra dans le musée, en pleine détresse, dans ses yeux on aurait pu croire que la folie s’était emparé de lui, mains non, il gardait toujours son esprit ouvert. Le peintre, devenu presque fou, finit par trouver le conservateur. C’était un vieil homme, de petite taille qui, habillé de son beau costume taillé sur mesure, montra sa joie de voir le jeune peintre débarqué au beau milieu de la journée, en sueur. Le conservateur éprouvait un sentiment de fierté d’avoir sous son aile le jeune homme, comme un père avec le fils qu’il n’avait jamais eu.

-Qu’est-ce qui vous amène donc par ici monsieur Renoir ?

Pierre-Auguste Renoir, de son vrai nom, répondit en soufflant bruyamment après la course qu’il venait de faire dans les rues de Paris.

-Je viens vous voir pour savoir si…

-Si je peux avancer la soirée de ce soir ? devina le conservateur, qui avait déjà eu cas à d’autres peintres pressés d’en finir avec la pression qui les serrait.

-Oui, haleta le jeune peintre qui n’était pas encore sorti tout à fait de son école de peinture et qui ne connaissait pas encore tout à fait le fonctionnement du système des ventes de tableaux.

-Non, j’en suis désolé, décréta le conservateur d’un ton sincèrement ennuyé, mais nous ne pouvons pas nous le permettre.

Le jeune Renoir soupira, il allait donc devoir subir toute l’après-midi encore !

-Mais, poursuivit le vieux conservateur, je connais un moyen de faire reculer votre impatience, mon cher, il vous suffit d’aller voir un peu la salle dans laquelle nous avons exposé vos toiles.

Le peintre, à bout de souffle, ne put refuser l’offre du conservateur qui le mena jusqu’au salon, dans lequel étaient exposés plusieurs artistes de son âge. Il y était accroché sa toile, parmi toutes celles proposées par Auguste, le conservateur avait choisi de n’en exposer qu’une, pour ne pas mettre en colère les autres peintres, jaloux parfois.

L’Esméralda. Ainsi se nommait son tableau.

Il représentait une femme, dansant dans un décor lumineux, qu’il avait façonné avec entrain en jouant sur la lumière qui éclairait la femme, mais aussi un grillon sur le sol. Auguste se pencha et fixa la petite bête sur le bas de sa peinture. Le vieux conservateur le laissa seul.

Le grillon. Un fameux insecte, qui lui avait valu de peindre pendant une bonne semaine tous les insectes du jardin des plantes à proximité. Le jeune peintre détailla les ailes dorées, l’abdomen et le reste du corps avec une certaine fierté : il avait beau ne pas dessiner les insectes à la perfection, ce grillon était tout de même le meilleur qu’il ait fait.

Ce fut à cet instant que tout bascula.

L’insecte sur la toile, ce grillon si réussi, qui avait nécessité tant de travail… bougea. D’abord d’un mouvement presque imperceptible, secouant ses délicates ailes dorées, puis de plus en plus rapidement, secouant ses ailerons avec force, pour finalement se soulever du sol de la toile. Auguste lâcha un cri de stupeur, le grillon volait à l’intérieur de la toile ! Il mit un long instant à admettre ce qu’il venait de voir. Puis il se ressaisit et fixa sa toile «mouvante» avec l’oeil d’un artiste. Le grillon, quant à lui, décrivait sur la toile plate, de longs cercles autour dans la pièce décorée, qu’il explorait avec avidité. Auguste Renoir, fasciné, resta pendant des heures durant à fixer l’insecte, sa création, qui vivait à travers la toile.

Puis ce fut au tour de l’Esméralda de bouger.

Sensiblement la femme se mit à danser, partant de la position de départ, bras en l’air sur un pied, pour balancer ses bras sur un tempo invisible pour le peintre. La danseuse, comme il l’appelait, bougeait avec une grâce et une légèreté qu’il n’avait jamais observée auparavant, ses mouvements en parfaite harmonie avec l’espace autour d’elle. Auguste la fixait, assis sur le plancher de la salle, avec admiration, détaillant chaque geste qu’effectuait l’Esméralda, les yeux pétillant de bonheur, comme un enfant.

Renoir, dans sa phase de béatitude, souriant comme si les portes du paradis venaient de s’ouvrir à lui, ne put cependant remarquer un détail : la femme ne le regardait pas, elle ne lui lançait aucun regard, se mouvant sans se rendre compte de sa présence… alors que lui la voyait ! Il eut alors une vague de regret, il aurait aimé pouvoir communiquer encore plus avec son oeuvre, quelle passionnante discussion aurait-il pu avoir avec cette dame d’Orient ! Il baissa la tête, déçu, oubliant brusquement l’impossible oeuvre qui se déroulait devant lui, il en voulait plus, il voulait ne faire qu’un avec son oeuvre !

Lentement et sans s’en rendre compte, il approcha sa main de la précieuse toile, où s’animait la danseuse. . .

Elle le fixa brusquement, cessant de danser et de sourire, pour tourner son regard dans sa direction. Il cessa aussitôt son geste, ne sachant d’un coup plus quoi faire face à l’Esméralda. La jeune femme à la peau sombre, vêtue de soieries d’Orient fronça brusquement les sourcils, mécontente que le peintre approche ses mains de sa toile.

-Heu… hésita le jeune peintre en reculant d’un pas.

La jeune princesse d’Orient le foudroya du regard, Renoir regretta d’un coup d’avoir approché sa main, son coeur tambourina dans sa poitrine, qu’allait-elle lui faire ?

-Par… commença le pauvre étudiant, voulant s’excuser.

-Détruis-moi, dit d’un ton sec la princesse en le fixant droit dans les yeux, la colère dilatant ses

pupilles peintes sur la toile. Renoir ne comprit pas, elle répéta avec plus de fermeté :

-Détruis-moi.

-V … vous parlez… n’en revint pas le créateur de toiles.

-Oui, répondit la jeune danseuse, en soupirant comme si elle avait affaire à un sourd, détruis-moi.

-Mais… balbutia le jeune homme.

Il ne comprenait pas, pourquoi lui elle demandait cela aussi soudainement et sans aucune raison. Alors qu’à peine quelques minutes auparavant, elle le méprisait et ne lui adressait aucune parole. Pourquoi donc voulait-elle mourir ? Elle n’avait vécu que l’espace de quelques minutes, et déjà elle se lassait de son tableau et de sa vie ?

-Pourquoi ?

-Détruis-moi, s’il te plaît ! dit-elle, passant cette fois de la colère à la supplication. Je ne veux pas vivre ainsi, enfermée dans ce tableau !

-Mais je… s’embrouillait Renoir en s’approchant, ses pensées en pleine confusion dans son esprit : il venait de voir son tableau s’animer, prendre vie sous ses yeux, et désormais une danseuse d’Orient lui demandait de mettre fin à sa courte vie de quelques secondes !

L’Esméralda se mit au niveau du sol du tableau pour le regarder droit dans les yeux :

-Ta peinture m’a donné vie, mais je ne peux pas accepter ce don. Il faut que tu détruises ma toile, sinon je serai condamnée à une vie éternelle, enfermée dans cette toile.

Le jeune peintre sentait désormais ses idées se confondre totalement dans son esprit, que devait-il faire ? La jeune femme lui demandait, lui ordonnait de mettre fin à des mois de création et de  peintures, et de gâcher en surplus, son exposition, à laquelle il devait normalement débuter sa carrière, et peut-être sa vie !

Il fixa les yeux de la danseuse agenouillée à son niveau. Elle fixait de son iris dilaté, dans son regard flottait une étrange lueur, il parut alors à Auguste nécessaire de répondre au souhait que la princesse-danseuse formulait. Mais comment la satisfaire et en même temps ne pas gâcher sa vie ?

 Il lui vint alors une idée . . .

L’exposition ne tarda pas à commencer.

Auguste d’un pas angoissé monta sur l’estrade et se plaça devant son tableau qui, pour son inauguration, était recouvert d’un drap blanc.

Il jeta un regard rapide dans la salle du musée, où une foule de personnes de la haute société discutaient autour d’un buffet, éclairé faiblement par quelques bougies. Il commença alors son discours, en tremblant légèrement des mains.

Ce fut un toast assez rapide, car il n’était pas le seul artiste à se présenter, mais qu’il avait tout de même préparé avec attention, si bien qu’à la fin quelques applaudissements en résultèrent.

Alors il souleva le drap avec ce qui semblait de l’assurance, tandis qu’au fond de lui, son coeur tremblait de savoir si son plan allait fonctionner. Il ferma les yeux.

Ce fut un succès total, les applaudissements retentirent à tout rompre, et quand il rentrouvrit ses paupières, ce fut pour saluer un public admiratif.

L’Esméralda, comme l’indiquait l’écriteau sur le mur, n’avait finalement pas été mis en vente, Auguste préférant garder le tableau pour lui. Il fixa d’un oeil fier son oeuvre, où la jeune femme qu’il avait représenté restait en parfaite position, assise sur le sol sans bouger, les paupières fermées, comme

si elle dormait. Mais lui savait qu’elle ne dormait pas. Il décrivit d’un oeil rapide le corps parfait qu’il avait créé, qui avait pris vie quelques heures auparavant, et avec qui il avait longuement discuté, et passé un terrible marché.

Sur le sol de bois, dans le tableau, le grillon gisait, écrasé par la main de l’Esméralda, quelques secondes plus tôt. Renoir l’observait de la salle, un peu déçu d’avoir dû le supprimer, car sinon son plan n’aurait jamais fonctionné. Le peintre se remémora alors sa conversation avec la danseuse quelques heures avant l’exposition . . .

-C’est bien d’accord ? avait-il répété à la femme du tableau.

-Oui… Je ne bouge pas pendant toute l’heure et en échange tu brûles ma toile, avait-elle récité d’un air entendu la princesse.

Ensuite, elle avait écrasé de la main le scarabée, pour que son vol ne dévoile pas le secret du tableau au grand public, sous l’air effaré du peintre qui voyait sa création détruite malgré les heures de travail qu’il y avait passé. Ainsi, alors que le conservateur s’était approché de la salle pour prévenir Renoir que tout allait commencer, elle s’était assise et avait fermé ses paupières, faisant ainsi mine de

tomber dans un profond sommeil. Renoir l’avait ensuite soigneusement recouverte du drap blanc du vernissage.

L’exposition était désormais achevée, dans un coin les élèves et professionnels ayant fini d’exposer leurs oeuvres respectives discutaient de tout et de rien sans vraiment s’apercevoir que dans l’une des salles, s’était éclipsé Renoir, avec son tableau.

Dans la salle sombre de l’exposition, où il ne pourrait être remarqué de personne, il avait sorti une allumette de sa poche et s’apprêtait à l’allumer.

-Tu es sûre de vouloir que je…

-Oui, acquiesça la femme dans le tableau, il le faut.

-Je ne pourrai jamais te revoir, marmonna tristement le peintre qui s’était attaché à elle en l’espace d’une demi-journée.

Elle ne répondit pas, préférant ne pas aggraver la douloureuse séparation du créateur et de la création. Alors il l’installa sur le mur, dans le cadre où la toile avait été vue de tous pendant les quelques instants du vernissage, sans réellement être percée sous sa vraie nature. Renoir éprouvait une étrange mélancolie, qu’il n’avait jamais ressentie selon lui, auparavant dans sa vie. Il hésita un instant,

contemplant sa création, crée sur l’ensemble de ses idéaux, pendant quelques ultimes secondes, scrutant pour la énième fois, chaque détail du visage : ses iris sculptés à la perfection, son nez en pointe timide, et ses fossettes rougissantes par le soleil qui filtrait à travers la fenêtre peinte dans le tableau.

-Vas-y, l’encouragea-t-elle, tandis qu’il s’approchait du tableau prudemment.

Lentement, il obéit.

Alors il déposa la flamme sur la précieuse toile, qui s’embrasa immédiatement, puis il s’assit sur un tabouret non loin de là. Et il observa la danse ultime de l’Esméralda, qui se mouvait rapidement au milieu des flammes, jusqu’à qu’elle disparaisse pour toujours. Une larme de peintre s’écrasa ce soir-là sur le plancher ciré.